mercredi 19 décembre 2007

Kogyarus à Shibuya

"Excentriques jusqu’à l’outrance, les jeunes Japonaises des quartiers branchés de la capitale font de leur corps une provocation. Pour se donner l’illusion d’être aimées"

Tout a commencé en 1996 avec Amuro Namie, une superbe sirène de 17 ans, pur produit de l'Okinawa's Actor's School. Excellente danseuse, elle s'est produite sur scène en bustier, puis en costume pantalon avec de longues vestes. Avec sa peau dorée, ses mèches nacrées et ses sourcils soigneusement épilés, son look a immédiatement fait fureur, lançant la mode «tropicale». C'est elle aussi qui a introduit la vogue des «bottes plates-formes», qu'elle portait même en plein été pour compenser sa taille modeste.
Ses clones se sont répandus en quantité impressionnante dans les quartiers branchés de Tokyo, comme Shibuya. Les hiyake salons, où l'on se fait bronzer aux UV, se sont multipliés un peu partout et les jeunes filles qui forçaient un peu la dose - ou s'endormaient sous les UV -, ont donné naissance aux ganguro, les «visages noirs», dont elles prenaient un malin plaisir à accentuer les contrastes en soulignant leurs yeux et leurs lèvres de blanc.
«J'ai eu ma période kogyaru (littéralement «petite jeune fille»1), m'explique Sanae, une étudiante de 21 ans, et ce sont mes profs qui m'y ont presque poussée. Quand ils m'ont fait sentir qu'ils ne pouvaient plus me supporter, j'ai compris alors que ce n'était plus la peine de m'épuiser à essayer de leur faire plaisir. Pour virer ma crise d'adolescence, je me suis réfugiée auprès d'un groupe de filles, de 15 à 18 ans, aussi paumées que moi, dont certaines étaient des "occasionnelles" qui se prostituaient pour s'acheter des fringues ou des sacs de marque, sans le moindre remords. Elles se raccrochaient à l'illusion qu'elles étaient enviées.»
La prostitution lycéenne est, pour l'écrivain Murakami Ryû, l'expression même d'un mal japonais. Pour lui, les jeunes «occasionnelles» ne font que singer les adultes en sacrifiant au rituel de la consommation. Après tout, les Japonais ne sont-ils pas les plus grands consommateurs au monde de sacs Vuitton? «Ces jeunes s'accrochent à leur portables comme à une bouée pour se donner l'illusion d'être aimés, dit-il. En réalité, ils sont terriblement seuls. Chacun est dans sa bulle, incapable de communiquer».
Les kogyaru de la fin des années 90 ont disparu du paysage aussi vite qu'elles y étaient entrées. Et les hommes étant unanimes à les trouver vulgaires, aucun n'a jugé utile d'en faire son deuil. A Shibuya, elles ont été remplacées par de superbes créatures montées sur échasses, le pantalon retenu par un porte-jarretelles qui laisse entrevoir des jambes moulées par des bas résille rouge. Les «fringues» ne sont pour elles qu'un alibi. Traîner à Shibuya, c'est surtout errer à la recherche d'une identité (on parle, d'ailleurs, de visual identity). Mais cet anticonformisme très apprêté a fini par devenir une nouvelle forme de conformisme. Rien ne ressemble plus à une fille de Shibuya qu'une autre. Et leur mot-clef reste mureru, «se retrouver en bande pour partager» sinon la même philosophie de la vie, du moins la même excentricité ou le courage d'exhiber une partie de son corps.
Jusqu'aux années 70-80, jamais une femme qui se respecte n'aurait découvert ses bras, encore moins ses jambes ou ses pieds. Les petites manches étaient de rigueur et il n'était pas question d'enlever ses collants, même pendant les plus torrides des mois d'été. La coquetterie d'une femme en kimono se mesurait à la propreté de ses tabi (chaussettes en lin pouvant être portées sur des sandales ou des socques de bois), qu'elle changeait discrètement au cours de la journée pour garder une apparence impeccable.
Aujourd'hui, autrement délurées, les jeunes filles se baladent pieds à l'air dans des mules pailletées, les jambes ou le dos nus, sans parler des décolletés plongeants, des ongles soigneusement laqués (vrais ou faux et d'une longueur impressionnante), des faux cils, des corps caramélisés aux UV ou des cheveux décolorés en blond ou savamment blanchis.
La génération Shibuya, héritière de la génération «pousses de bambous» (takenoko zoku) des années 70-80, est d'une excentricité à faire rougir les anciens punks de Londres. «La plasticité du corps des femmes japonaises leur permet de modifier leur look comme bon leur semble, commente Erika, une lycéenne franco-japonaise de 17 ans. Elles peuvent aussi bien se la jouer Noire que Blanche. Pour avoir un look africain, il leur suffit de se dorer la peau en forçant un peu sur les UV, de s'habiller de motifs léopards, de se faire crêper ou permanenter les cheveux et de se maquiller en jouant sur les pastels bruns et les reflets blancs. Celles qui se la jouent Blanche, comme la chanteuse Hamazaki Ayumi, soignent leur teint blafard, éclaircissent leurs cheveux, mettent des faux cils et parfois des verres de contact bleus ou des lunettes de soleil.»

L'anorexie fait des ravages
Pour obtenir le kogao, le «petit visage», il existe une gamme infinie de produits, des masques de sauna aux crèmes. Le plus dur reste cependant cette discipline de fer qu'il faut s'imposer pour rester mince comme un fil, avec une taille de guêpe et des jambes spaghettis. «L'anorexie fait des ravages depuis les années 80, déplore Saitô Satoru, psychiatre et auteur de Onnarashisa no yamai (Le mal de la féminité). Aujourd'hui, plus de 60% des jeunes filles sont en dessous de leur poids.»
Car être belle, au Japon, c'est être jeune, et même très jeune. Les chanteuses du groupe Morning Musume, qui font un malheur en ce moment, ont entre 12 et 20 ans. La plus ancienne («la vieille», comme on l'appelle!) vient de quitter le groupe à l'âge de 28 ans. La star Amuro Namie a fait un tabac quand elle avait 18 ans. Aujourd'hui, elle a quasiment disparu du paysage...

Après l'université, elles s'habillent BCBG
Pourquoi, alors, se donner tant de mal pour être lookées? Plus que pour attirer le regard des garçons, c'est d'abord pour elles qu'elles le font. Pour s'amuser et parader. Mais faire le paon sous-entend l'existence d'un public susceptible d'admirer ou, au moins, d';apprécier la somme des efforts investis. A Shibuya, les sirènes blondes savent que leurs tenues osées choqueront d'autant moins qu'elles déambuleront par deux, comme pour se donner le courage d'affronter les éventuels regards désapprobateurs. Leur look, de toutes façons, ne passera pas la porte du lycée. L'éducation est une affaire sérieuse, plus encore à l'université.
«Le style de l'étudiante n'a rien à voir avec le style kogyaru, m'explique Chikako, une étudiante en troisième année qui travaille pour la revue Can Cam. Nos lectrices, qui ont entre 18 et 23 ans, recherchent des hommes délurés qui gagnent bien leur vie et dépensent sans compter. Les plus convoités par ces demoiselles sortent des meilleures universités. Ils travaillent de préférence dans le commerce, la publicité, ou pour une firme étrangère célèbre, à moins qu' ils ne soient de futurs médecins. Depuis l' éclatement de la bulle spéculative, qui a marqué la fin de la croissance économique au début des années 90, la mode étudiante s'est beaucoup assagie. Les filles, qui avaient plusieurs sacs de marque, se contentent aujourd'hui d'un seul. Elles investissent davantage dans leur coiffure que dans des vêtements. Elles veulent toutes des cheveux châtains, au point que les cheveux noirs sont devenus minoritaires dans les amphis!»
Après l'université, elles réapparaissent en tailleurs BCBG, assortis d'un corsage blanc, sagement boutonné jusqu'au cou et de chaussures à talons plats, comme de parfaites office ladies. Puis, la trentaine venue, elles délaisseront leur boy friend du moment pour se mettre en quête de quelqu'un de sérieux et de travailleur qui leur permettra de s'investir pleinement dans leur rôle de mère et de s'échiner à mettre leurs enfants sur les rails de la réussite.
Face à tant de conformisme, on en viendrait presque à regretter le temps où les kogyaru laissaient libre cours à leurs fantasmes...

Posté par shad0w à 19:40:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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